L’IA, entre promesses industrielles et urgences sociétales

L’intelligence artificielle s’invite désormais au cœur de nos vies, souvent sans bruit mais avec des effets bien réels sur nos choix, nos emplois, nos services publics et notre manière de faire société.

Loin d’un débat technophile ou anxiogène, les échanges qui ont eu lieu lors de la table-ronde présidée par le député fédéral Ismaël Nuino ont mis en lumière les tensions très concrètes qui traversent notre époque: souveraineté démocratique face aux grandes plateformes technologiques, impact énergétique d’outils toujours plus puissants, transformation profonde du travail et des compétences. À travers ces regards croisés, c’est l’image d’une société à un moment charnière qui s’est dessinée, appelée à faire des choix collectifs pour que le développement de l’IA reste au service de l’humain et du bien commun.

Un marché de l’emploi en mutation accélérée

L’un des points les plus frappants soulevés par les intervenants est la vitesse d’adoption de l’IA générative. Alors qu’Internet a mis près de 30 ans à s’imposer, les prédictions évoquent 5 à 10 ans pour la révolution de l’IA. Cette rapidité crée un décalage dangereux : si 75 % des individus utilisent l’IA régulièrement, plus de la moitié ne possèdent que des compétences très faibles en la matière.

Le constat est alarmant : au sein des PME, bien que 77 % proposent des formations, seulement 2 % des utilisateurs sont concrètement formés. Ce manque de préparation fait peser un risque réel de vagues de chômage massives au niveau micro-économique, malgré une création d’emplois globale. Pour Ismaël Nuino, il devient urgent de repenser nos modèles sociaux : puisque les algorithmes remplacent les emplois cotisants, la taxation de la donnée personnelle, devenue une ressource primaire, est une piste sérieuse à explorer pour financer la solidarité de demain.

Souveraineté européenne : Un impératif stratégique

La question de la souveraineté a traversé tous les échanges. Pour le panel, l’Europe ne peut se permettre de rester une simple consommatrice de technologies américaines ou chinoises, particulièrement dans des secteurs régaliens comme la justice ou la défense.

La Belgique tente de tirer son épingle du jeu, notamment avec sa candidature pour accueillir une « AI Factory » via le projet européen EuroHPC, afin de garantir un accès local à une puissance de calcul massive. Toutefois, la souveraineté ne se limite pas aux infrastructures ; elle réside aussi dans les talents belges et les spin-offs universitaires qui rayonnent déjà à l’international. L’enjeu est de taille : développer des algorithmes alignés avec nos valeurs démocratiques pour contrer les risques de manipulation de l’information.

Le défi de la régulation et le spectre de la « bouillie numérique »

La régulation suscite des débats vifs. Faut-il étiqueter chaque contenu généré par IA ? Si l’idée semble séduisante, elle se heurte à une réalité technique complexe : comment définir un contenu « hybride » et comment sanctionner les contrevenants dans un espace numérique globalisé ?

Une menace plus insidieuse a été évoquée : la prolifération de contenus de faible qualité, qualifiés de « bouillie numérique », qui risque de saturer Internet et de briser la confiance des citoyens envers l’information en ligne. De plus, l’émergence d’une « économie de l’affectivité » (avatars de compagnie, fausses relations) pose des questions éthiques fondamentales que le politique doit trancher avant qu’elles ne s’imposent par l’usage.

L’énergie : Le coût caché de l’innovation

Enfin, la dimension environnementale reste le « point aveugle » de nombreux développements. Les experts ont dénoncé un manque de transparence sur l’impact réel des centres de données. Un concept clé est ressorti : l’effet rebond. Même si les ingénieurs améliorent l’efficacité des puces, ces gains sont immédiatement absorbés par de nouveaux usages toujours plus gourmands, comme les agents autonomes. Martin Willame a notamment souligné le paradoxe de régions réservant leurs capacités électriques pour des géants étrangers (Google, Microsoft), au détriment parfois de la transition énergétique locale.

Vers un plan de formation national 

Un plan de formation à l’intelligence artificielle constituerait un levier d’égalité des chances et de souveraineté collective dans une économie de plus en plus numérisée.  D’abord pour donner à chacune et chacun des bases de compréhension communes, afin de démystifier l’IA et de renforcer l’esprit critique face à ses usages quotidiens. S’appuyant sur des parcours différenciés, adaptés aux âges, aux métiers et aux situations de vie, de l’école à la reconversion professionnelle, il devra intégrer une dimension éthique, démocratique et environnementale, pour former des utilisateurs responsables et conscients des impacts sociaux de ces technologies. De l’école au monde professionnel, et surtout pour les personnes touchées par la fracture numérique, comprendre le fonctionnement de l’IA sera le seul rempart pour garantir un numérique « au service de l’humain ».

Pour approfondir ces réflexions, découvrir les témoignages de citoyens sur la fracture numérique locale ou comprendre les débats techniques sur l’arbitrage énergétique, nous ne pouvons que vous encourager à consulter le compte-rendu complet de cette table ronde qui s’est tenue le 3 décembre 2025 à Bruxelles.

Pour en savoir plus : axel.bosly@lesengages.be